C’est dans une grande et froide batisse située dans les beaux quartiers de Paris que la réunion a lieu. Le couloir est truffé d’affiches de cours de qi jong, théatre, prise de parole en public. J’entre dans la pièce avec un peu d’appréhension et m’assois alors que deux femmes d’un certain age placardent des phrases au mur. Je lis ? est-ce si important ? ?, ? agir aisément ?, ? ne pas se compliquer les choses ?, ? aujourd’hui est le premier jour du reste de ta vie ?… Un à un les gens arrivent et se mêlent aux autres, muets.
? Je m’appelle Jeanne, émotive. – Bonjour Jeanne, répond le groupe en écho. – Je vais être la modératrice de cette réunion ?, ajoute Jeanne, qui précise que les Emotifs anonymes se sont inspirés des Alcooliques anonymes, qu’ils ne sont ni une secte, ni une religion. Elle explique que chacun peut parler en toute confiance, l’anonymat étant respecté et que la réunion est un espace de parole où les jugements, critiques, conseils ne sont pas permis. ? Nous sommes ici pour évoquer et transcender nos difficultés émotives en nous entraidant. C’est une réunion pour parler de soi, l’emploi du « je » est obligatoire. ?
Elle fait ensuite passer un cahier afin que les membres y lisent à haute voix les 12 règles des Emotifs Anonymes. Je sursaute intérieurement en entendant prononcer le mot ? Dieu ?, ne prêtant plus attention au reste de la litanie. L’athée que je suis est mal à l’aise. Jeanne qu’il faut ici comprendre Dieux comme une force supérieure, que cela peut être la spiritualité et non un Dieu en particulier. Elle répète le principe premier de la réunion : ? Prends ce que tu veux, laisse le reste. ? Je me reconcentre.
Chacun est invité à exposer brièvement au groupe comment il se sent. La majorité se sent bien, d’autres sont incapables de décrire leur état émotionnel, d’autres encore sont confus. Après un moment de recueillement, Thomas prend la parole : ? Bonjour, Thomas, émotif. ? Le groupe lui répond en ch?ur : ? Bonjour Thomas ?. ? Voilà, je suis alcoolique, dépressif, hyper émotif. J’inhibais jusqu’à présent ma souffrance par l’alcool mais j’ai arrêté de boire depuis 25 jours. J’ai aussi beaucoup diminué ma consommation de médicaments. ? Le groupe lui rétorque d’une voix monocorde : ? Merci, Thomas. ?
Les langues courageuses se délient les unes après les autres dans le silence. ? Bonjour, Jean-Pierre, malade émotif. – Bonjour Jean-Pierre. – Je ne saurai pas dire mon état émotionnel. Petit, j’étais un gar?on nerveux. A 6 ans, le médecin m’a mis sous Gardenal, un médicament pour l’épilepsie mais moi, j’étais pas épileptique. J’étais nerveux car il y avait des abus dans ma famille, ma mère qui me tripotait dans mon bain… J’ai connu la psychiatrie institutionnelle avant d’atterrir ici. Les Emotifs anonymes auraient très bien pu être une secte. La première fois que je suis venu, je m’en foutais. ?
Jean-Pierre, à l’allure bonhomme, dit qu’il a eu d’innombrables attaques de paniques et autres bouffées d’angoisses, qu’il a cru mourir plus d’une fois. Il s’en remémore une, précisément. Son unique souci était alors que les personnes présentes ne s’en rendent pas compte. Son long monologue est ponctué de sourires et rires étouffés de certains ? EA ?. Son ton n’y est pas pour rien, l’homme para?t en forme. ? Voilà, sinon je me suis mis à courir. A 61 ans ! Au début je faisais 6 tours de mon quartier, maintenant, j’en fais 12… J’aime vraiment ces réunions car elles me donnent du bonheur même si après j’ai des bouffées d’angoisse. ? ? Merci Jean-Pierre ?.
C’est au tour de Singara, une jeune nouvelle avec un léger accent québécois. ? Bonjour, Singara, télépathe émotionnelle, c’est-à-dire que je ressens les émotions des autres. – Bonjour Singara. ? Singara veut, comme tous les autres, changer, tourner le dos à son hyperémotivité, mieux appréhender sa réalité émotionnelle. Elle déplore ne pas savoir bien gérer les conflits. Elle avoue que petite, elle était très timide. ? Je pleure pour un oui, pour un non. Il y a des personnes qui s’engueulent dans le métro et moi ?a me fait pleurer fort. ? ? Merci Singara. ?
Cette fois-ci, c’est à moi. Je parle pour ne pas trahir la confiance de ceux qui ont eu la hardiesse d’être là et qui expriment si ouvertement leurs fragilités. A l’instar de Singara, j’avoue que le conflit me fait très peur. Que la danse et la marche à pied me réussissent pas mal.
Jeanne demande s’il y a des messages à faire passer à l’auditoire. Des nouvelles des absents sont données. Jeanne conclut : ? Les Emotifs anonymes se financent eux-mêmes par le don des participants aux réunions. Les nouveaux sont dispensés de la quête lors de leur première venue. ?
La réunion touche à sa fin, nous nous levons, nous donnons la main et pronon?ons ensemble la prière des Alcooliques Anonymes : ? Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d’en conna?tre la différence. ? Je m’en vais discrètement, un peu sonnée par tout ce flot condensé de douleurs, mais persuadée que ces réunions peuvent aider ceux qui en ont besoin.
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